Foire Aux Questions

La plupart des artistes passent leur vie à lutter pour se faire reconnaître
et finir un jour au musée. J'aime les enchères, elles sont plus démocratiques.
Damien Hirst
La vraie éloquence se moque de l'éloquence, la vraie morale se moque de la morale.
Blaise Pascal

 

Contenu déficient Intérêt incertain Contradiction flagrante Présomption outrecuidante
Narcissisme maladroit Logorrhée visuelle Liberté effrénée Code dérouté
Farce déplacée Satire vulgaire Provocation énième Résistance irrésistible
Nostalgie combattante Cruauté belge Connaissance limitée Népotisme outrancier
Emballage nationaliste Démission politique Transparence suspecte Argent salissant
Femme abusée Urgence discutable Excès assumé Quantité inqualifiable
Respect extorqué Démesure intrépide Agenda caché Cadence infernale
Exiguïté orchestrée Certitude douteuse Rôle gonflé Regret avoué
Optimisme bouleversant Foi refoulée Finalité brouillée Nouveauté déclarée
Exacerbation garantie Escroquerie contemporaine Communication intempestive Exaspération existentielle
Géopolitique aléatoire Mots omniprésents Mots compulsifs Mot récurrent
Revanche aristocratique Portrait craché Mot final Décès inopiné

 

La déclinaison ad nauseam des mots « D’URSEL IN VENICE 2015 » dans les œuvres prévues pour l’exposition How I got to Venice au pavillon belge ne trahit-elle pas un défaut de substance ?

− Depuis qu’il est moderne, l’art se regarde être de l’art et voit dans ce regard un savoir et un désir comme matières possibles pour l’art. Rien n’interdit de spécialiser ce savoir en une stratégie (pour être sélectionné) et ce désir en une volonté (d’être sélectionné). La jouissance subtile et tragique, la « marque » de l’art, tient là, toute entière, dans sa fragile fierté, sa catastrophique vitalité, sa puissance désespérée.*

Est-ce si sûr que savoir comment vous êtes arrivé jusqu’à Venise, le titre même de l’exposition, passionnera tout le monde ?

− L’ensemble du projet est à prendre comme une installation, dont l’inauguration de l’exposition How I got to Venice formerait le point d’orgue. Il est impossible de juger définitivement de l’intérêt d’une installation avant sa concrétisation… L’intérêt est de montrer ce qu’il suffit de faire pour se retrouver à Venise, que l’art est tout ensemble un moyen et une fin, que l’énergie qui meut l’artiste est une qualité aussi bien qu’une quantité, qu’être artiste est une manière spécifique d’être un animal, de répondre à ses instincts, d’orchestrer sa survie, de s’inventer un territoire, de tendre des pièges à la mort… L’intérêt est la simplicité circulaire du propos (« Je suis ici, donc je voulais être ici. Et inversement. ») traduit en une installation qui est son propre making of… L'intérêt de l'exercice tient, enfin, à sa grande complexité, s'agissant de produire de l'art contemporain exclusivement décisif, en d'autres termes : à charge commémorative nulle. L'insignifiance est ailleurs : dans la vie même.

Mais comment pouvez-vous dans le même geste discréditer le chemin par rapport au but ?

− Le seul intérêt du chemin est sa longueur, laquelle témoignera, si j'arrive jusqu'à Venise, que mes chances au départ étaient nulles. Cette nullité est le piment de l'affaire : Venise, ou le plaisir de venir d'infiniment loin. Je n'ai a priori aucun des attributs de l'artiste biennalisable... Sans les cultiver, je ne suis pas, ici, à une impression de contradiction près. Comme me réclamer de l'art contemporain et, dans le même mouvement, proclamer mon inassimilabilité.

Rien ne semble vous arrêter. Est-ce la folie des grandeurs ?

− Comme tout autre petit trafic existentiel, la folie est une affaire privée, et je suis pour la séparation de la folie et de l'État. Mais le projet n’est présomptueux qu’en cela qu’il mise tout sur la probabilité non nulle d’être couronné de succès, bien que je sois le prototype de l’artiste sur lequel les professionnels du milieu hésitent à spéculer, car un fiasco éventuel se retournerait, pensent-ils (à tort ou à raison ?), contre la qualité de leur image de connaisseur et la réputation de leur jugement de valeur, au lieu de flatter leur amour du risque ou leur audace visionnaire. Je n’ai rien de l’artiste institutionnel qui rassure les décideurs. Ce handicap, je veux en faire une force, qu'il donne des ailes à mon dossier de candidature. « On ne peut surestimer à quel point tu n’es pas comme d’aucuns voudraient que tu fusses », reconnaît, goguenard, Xavier Löwenthal, mon valeureux commissaire. « Tu n'as pas ton pareil pour déparer ! » D'URSEL IN VENICE 2015 est un pari dont le caractère insensé, terrassant au départ, qui n’aurait fait qu’une bouchée du premier venu, est allé diminuant à mesure que s’estompaient les doutes sur la complicité du temps.

Pourquoi pas, plus modestement,  « TO BE IN VENICE 2015 » ?

− Quand on n’a pas d’ego (sic) − je suis un champ de forces et de faiblesses (c’est-à-dire de vides et de trop-pleins) − et qu’il n’y a dès lors personne à célébrer et encore moins de mythologie personnelle à ériger, le soi est une solution de facilité qu’il serait bêta d’écarter par crainte du qu'en-dira-t-on. Je suis donc parfaitement interchangeable, oui, mais n’ai personne d’autre aussi manipulablement sous la main. N’importe qui d’autre conviendrait, mais pas n’importe quoi : pas question de s’abîmer dans l'imposture de l’anonymat. Il fallait aussi que le projet s'incarnât : pas question de s'oublier dans l'abstraction. Le « je » qui vous répond est aligné (pour reprendre le mot de Gilles Deleuze) sur un « il » et je ne suis que le prétexte du « D'URSEL » de D'URSEL IN VENICE 2015. La place importante du logo dans le projet (Declaration, Karaoke, Inside the way out,
k
Entrysm, Figleaf Logo, Contemporary Art Police combats Vandalism, Logo Branding Collage, Silhouette rimes with threat, Logo ergo sum, Video Game) atteste qu'il tient davantage du personal branding que de la promotion de soi. Je ne m'intéresse pas... Pas de mégalomanie mais une mégalophilie : l'art de voir grand... Pas d'ego mais un alter ego : mon logo. En cas de sélection, et sans doute parce qu'elle ne va pas de soi, on pourra même confesser que j'aurai triomphé de moi. Il n'entre rien d'intime dans D'URSEL IN VENICE 2015. Toute ressemblance avec une personne existante n'est qu'impure coïncidence. Téléologie bien ordonnée commence par soi, c'est tout. Martin Heidegger a posé la question : « Le Logos est-il le gîte de l’exaltation et du transfert d’une manière d’être mortelle sur l’Uniquement Un ? » (trad. J. Lacan). DIV 2015 risque une réponse : « Les logos, en tout état de cause, sont le gîte de l’exaltation et du transfert d’une manière d’être mortelle sur l’Apersonnel Soi. »... En un mot : l’ivresse autotélique que procure le projet n’a rien d’autocentré !... Pour mémoire : est autotélique (ce) qui n’a pas besoin de justification, (ce) qui reste sa propre raison suffisante.

Mais encore ?
− Vu qu'il n’y a de logo que de marchandise et que le logo du projet est ma silhouette, je ne suis que le support interchangeable de moi-même. Lorsque j’interviens en maillot jaune, c’est pour coller au logo, et non l’inverse. Je suis sa réplique, son clone, sa doublure, son avatar, son nègre, son assistant, son porte-maillot-jaune : son meilleur pseudo, aval, ambassadeur. Il est ma signature, ma vitrine, mon mème, mon ombre portée, mon déguisement 2D. Il parle à travers moi par ventriloquisme. Il est plus timide que moi qui suis moins passe-partout que lui. On m'interroge à sa place mais il ne répond pas de moi. Je le consolerai en cas de non-sélection et m’enivrerai à sa santé dans le cas contraire. Il n’y a nulle schizophrénie, plutôt une saine répartition mentale des zones d’utilisation réciproque.

Que vous évoquent les mots tocade, guise, fantaisie, gré, lubie ?
− Pour être libre, il suffit de ne pas dépendre. Mais être libre ne revient pas à être loufoque. Ni facétieux. Ni potache.

Et le mot code ?
− Une double impasse inexorable : 1) quand les codes-matrice se sclérosent en codes-norme, ils ne situent plus la création mais la dictent aux pantins de l'art, et 2) quand « casser les codes » devient le code dominant, l'art cède la place à sa propre comédie.

La farce fait-elle œuvre ?

− Rien dans le projet D’URSEL IN VENICE 2015 n’est du ressort de la farce**. Tout y est pesé, senti, réfléchi, sérieux et conceptuel. Et tant pis pour ceux à qui il agite les zygomatiques : ils passent à côté. Seul le souci du confort intellectuel et artistique peut expliquer que soit pris à la légère un projet qui singe pour mieux les représenter, la joyeuse futilité et la vanité infantile de l’arrivisme, de la notoriété et de la consécration… Mais un bouffon malgré soi est toujours paradoxal, qui dit toujours (au moins) deux choses à la fois.

Une satire de l'art contemporain ?

− Le projet stationne à l'étymologie de satire : le latin satira, « macédoine, mélange ». Mais, rétorqueront les sceptiques désœuvrés, suffit-il de décréter qu'il ne va pas au-delà pour (être sûr) qu'il n'y aille pas ?

Une provocation de plus ?

− Une provocation enfin : la première de mon existence ! Oui, je veux provoquer ma sélection à la Biennale de Venise 2015... Pour ce qui est de la réputation de provocateur qui me pourchasse, je n'y vois qu'un procès d'intention (prendre l'effet produit pour l'effet désiré), une bévue épistémologique (évaluer le propos à la seule aune de son impact), une étourderie judiciaire (on m'accuse bien souvent de dépasser des bornes dont j'ignore l'existence), une inversion de la charge de la preuve (même infondée, une allégation insinuante est difficilement falsifiable) et la marque du sensationnalisme actuel (primat de l'impression première sur la réflexion induite). Et le boulet de ma vie et le clou de mon cercueil. Et si le réflexe d'extrapolation ou la propension aux amalgames étaient la forme paranoïde de la bêtise contemporaine ?

Une forme de résistance ?

− Ne galvaudons pas le mot, d’autant que, à l’instar de révolution, il fait partie de ces mots malencontreusement choisis, et qui collent aux guêtres de la gauche et handicapent sa liberté de mouvement ***. Cela étant, il s’agit bien dans DIV 2015 de faire barrage à quelque chose. Qui sent le renfermé, l’encaustique et la naphtaline. Il y a une pyromanie à l’œuvre en sous main. Je veux mettre le feu à quelque chose, c’est vrai. À la fantaisie notamment. Je propose un moratoire sur l’entre-soi. Sur une représentation atavique de la distinction... Je ne veux pas tenir le monde en respect, à distance, pour quantité négligeable... À force d'être pensée (plutôt que vécue), toute transgression (ou ce qui en tient lieu) est instantanément neutralisée, recyclée, monnayée... Bref, en art comme en tout, le pire est intact et tous les désespoirs sont permis... Le rire est la dernière différence vitale, le seul contrepoison au cynisme délétère, la guerre sans fin, la bouche ouverte...

Une nostalgie combattante ?

− Oui, si l’on se place non au passé simple mais au futur antérieur, non en regrettant romantiquement tout ce qui n’est plus possible, mais en constatant rageusement tout ce qui, aucun doute n’est désormais permis, n’aura pas été possible. Non pas « C’était mieux hier ! » mais « Ce ne sera pas mieux demain ! ». Mais que l’avenir soit moins prometteur que jamais n’invalide pas l’idée de le déboucher autant que faire se peut, au contraire ! C’est le cri rentré du projet « D’URSEL IN VENICE 2015 », son impératif festif catégoriquement dé-défaitiste : L’impuissance aux pessimistes ! Mort à l’art contemporain vintage ! Sus aux artistes remastérisés ! Sniper contemporain ou artiste confirmé : il faut choisir !

L’annonce de votre candidature dans le site de La Belge cruauté n’est pas passée inaperçue. Un mot d’explication ?

− La Belge Cruauté entend inventorier les événements artistiques à même de démoder durablement la Belgique. Je peux sans infatuation affirmer que ma sélection pour représenter officiellement la Belgique à Venise en 2015 opérerait dans ce sens. Pour insolite qu'elle soit, il n'entre en effet dans ma candidature aucune (auto)dérision décalée ni une once d'humour néo-surréaliste. Je connais l'impasse qu'installe le cocktail de ces mots.

Que ne connaissez-vous pas ?

− Je ne connais aucun répit. Ni aucune grosse légume de l’art contemporain. Ni tous mes classiques.

Si le succès est au rendez-vous, échapperez-vous à l’accusation de copinage, vu que vous entretenez avec la ministre de la Culture, madame Fadila Laanan, une relation plutôt amicale ?

− L'insinuation est tellement insultante, déplacée et inévitable que j’en prépare soigneusement le terrain moi-même en annonçant d'entrée de jeu le projet de film Incisting on incest et de photos Revisitation de la Visitation. Il faut couper l’herbe au plus tôt et par le haut sous le pied des mauvaises langues... fût-ce en pure perte. La réalité de notre relation est particulière. On ne se parle pas une fois par an et on ne s’est jamais rien écrit de personnel ni jamais téléphoné : elle m’a reçu deux fois dans son bureau et à ma demande. Ce qui se passe entre nous ? De la sympathie sublimée : j’ai décrété un jour unilatéralement qu’elle et moi, en tant que représentants respectivement de la politique et de l’art, nous nous aimions, et j’ai fait de cette boutade une performance avec Solange Labbé (Art et politique : et l’amour dans tout ça ?), puis un film éponyme avec Marco Zagaglia, et elle a eu l’intelligence artistique et le courage politique de ne pas démentir (ni de confirmer d’ailleurs), de se prêter même au jeu, bref, de s’en amuser plutôt que de jouer les effarouchés politiques obnubilés par leur seule image. Je ne courtise pas : j'attise... Acceptera-t-elle de jouer dans Incisting on incest ? Je n’ai pas encore osé lui en parler… On appréciera au passage ma patience tactique, d'attendre, pour postuler, son second mandat de ministre de la Culture, providentiellement augmenté du titre de ministre de l'Égalité des chances...

Un vent tenace rapporte que, à la faveur d’une performance belgo-anglophone intitulée « Nationalité : sans », vous avez marqué, à l’instigation d’Ivana Momčilović et consorts, le 28  juillet 2012, l’histoire encore à écrire d’une synagogue belgradoise recyclée en centre d’attractions culturelles chichement subsidiées. Comment peut-on par ailleurs, dignement et sans se renier, se muer en représentant officiel à Venise de la nation belgique**** ?

La représentation (même abstraite, minimaliste ou conceptuelle) est un autre nom de l'art. Or, la Belgique se distingue des autres nations par sa prédisposition croissante à douter de son existence (même abstraite, minimaliste ou conceptuelle). La géométrie de la représentation de l'artiste belge missionné à Venise est donc assez variable pour être abandonnée à la discrétion de l'intéressé. En l'occurrence : une représentation dépourvue de tout contenu. Purement accidentelle... La pirouette survole plutôt qu'elle ne répond à la question posée, au contraire de l'artiste « yougoslave » (sic) Sanja Ivekovic, par exemple.

La dimension politique du projet D’URSEL IN VENICE 2015 est donc nulle ?

− Moins nulle que négligeable, ou négligée. Le projet est primordialement balistique. Le politique est frontal en revanche dans mon invitation des Pussy Riot. Et Making the point (of view) pointe vers la nostalgie politique du projet. Encore que. Qu'y a-t-il de plus politique que de casser du monopole, de constater des cartels, de relancer la concurrence ?

Que cache votre vœu de transparence ?

− Le plaisir de briser deux tabous d'un coup. L'opacité budgétaire des productions en arts plastiques est une pratique surannée qui ne touche pas le théâtre et le cinéma, par exemple. Par ailleurs, alors que les « génériques » au cinéma et au théâtre de nouveau nomment toutes les personnes impliquées à un titre ou à un autre dans une production, rien de tel en arts plastiques. Or beaucoup d'artistes sont à la tête de véritables entreprises et signent des œuvres qu'ils ont conçues mais non fabriquées. J'étale donc sans vergogne le prix du projet et l'équipe qui agit en coulisses... J'aurais pu répondre autrement, et dire que dans le miroir de l’art se lisent les trois premières lettres inversées de la transparence. Ou que l'art s'entend au milieu du mot transparence. Ou que « je suis la transparence même » est l'anagramme de « je suis même prêt à la scanner » en présence de feu mon psychanalyste si cela peut servir ma candidature. Ou encore que je répugne à l'idée d'être affligé de la présomption d'innocence ou du bénéfice du doute. Mais, je vous le concède volontiers, la transparence n'a que l'apparence de la vérité.

Les fonds propres importants que vous investissez dans le projet ne trahissent-ils pas un plan inavouable : acheter votre sélection ?

− Soyons précis : j’achète, à mes risques et périls, l’augmentation de la probabilité de ma sélection. Ce qui est moins indigne que d’acheter les membres du jury. Quant à savoir s’il conviendrait de plafonner ces dépenses « électorales », il ne me revient pas de trancher. Créer sans être sous perfusion n'est pas sans avantage, il est vrai.

« Comment combler sa femme de voyages à Venise sous couvert d’art contemporain » est le troisième sous-titre de l'exposition projetée How I got to Venice. Au regard de sa participation, ne conviendrait-il pas plutôt de sous-titrer : « Comment abuser de sa femme sous couvert d'hypothétiques voyages à Venise » ?

− Ce qui est abusif est d'appeler femme mon amie de 20 ans puisqu'elle répugne à m'épouser. À part ça, elle est en effet d'une corvéabilité à la hauteur de sa misogynie viscérale, qui ne laisse pas d’étonner, même dans le chef d’une anti-féministe de la première heure. Le but de son implication est très circonscrit : figurer dans l’édition revue et augmentée des Couples mythiques de l’art.

Pourquoi tant d'empressement ?

− Dans tout environnement liquide ou liquéfiant, la formation impromptue d’un corps robuste et insoluble se dénomme précipitation. De son côté, le futur n’attend pas, sauf qui sait l’inspirer en voulant créer un précédent.

L'excès ne nuit-il pas en tout ?

− S'il y a un artiste en trop, je veux être celui-là. Incarner cette faute de goût-là.*****

Mais le jury sera-t-il sensible à la quantité ?

− Dans le sillage d’Oliver Sacks, l'inventeur de la dopamine de synthèse, qui découvrit que les personnes catatoniques étaient contre toute attente atteintes de parkinsonisme aigu, je vise le moment de bascule où la quantité se mue en qualité, en clair : où l’hyperkinésie artistique devient une forme inexplorée de minimalisme, dût-on le qualifier d'intempestif. Cela dit, la suprématie de la qualité (féminine) sur la quantité (masculine) n’a jamais été absolue : elle est surtout convenue et consensuelle, car confortable. Si la quantité est de prime abord discréditée, c’est qu’elle est moins gérable. Elle emporte moins l’adhésion qu’elle ne l’impose. Et l’histoire montre heureusement qu’elle a su plus souvent qu’à son tour faire valoir ses droits, quand bien même la réalité ne les a jamais reconnus sans couver quelque arrière-pensée rancunière, sans déclarer en même temps forfait, sans fomenter une inconsolable nostalgie en son sein. Une chose est déjà sûre à ce stade des préparatifs : l’effet bulldozer n’a rien à envier à son confrère papillon.

Peut-on forcer le respect ?

− Un forcené peut tout faire. Même attraper les mouches avec du vinaigre. La seule dimension incriminable de la force (en tant qu’elle torpille l’aristotélicienne distinction entre la puissance et l’acte) est l’odeur de transpiration engendrée. Je conçois sans peine, en revanche, que l’on déplore mon aversion aux parfums et autres eaux de toilette.

Ne craignez-vous pas les représailles de Némésis, déesse de la juste colère des dieux, qui, en tant que représentante de la justice distributive et du rythme du destin, châtie ceux qui vivent un excès de bonheur et punit l’hybris, à savoir la démesure ?

− Non... Je suis prêt à tout. Pour Mais où s’arrêtera-t-il ? À Venise, évidemment !, j’aurais pu, au lieu de me faire broder un « jour Venise » dans la cuisse, avoir une crise d’épilepsie face caméra, dévorer un guide touristique de Venise par après page, entamer une grève de la faim, ou aller brandir une pancarte « Select me for Venice 2015 » sur un champ de bataille à Oms. Risquer sa peau rassure, paradoxalement.

Que voulez-vous conjurer, suppléer, oublier ?

− Je ne sais pas. Et le savoir m’importe peu. Ne changerait rien. La psychologie est la lie des sciences molles et l’antipode marécageux de l'art.

Ne redoutez-vous pas l’essoufflement, l’anhélation, la dyspnée, l’halètement ?

« Les bons artistes ne prennent jamais de congés. » (Martin Kippenberger) « C'est par la quantité de travail fourni par l'artiste que l'on mesure la valeur d'une œuvre d'art. » (Guillaume Apollinaire) « Un artiste est parfois mort, jamais fatigué. » (Juan d'Oultremont) « Je ne me lasse pas de servir. » (Léonard de Vinci) Etc.

Et si le pavillon belge ne parvient pas à contenir toutes les réalisations en vue de et grâce à votre sélection ?

On repoussera les murs.

Vous ne doutez jamais ?

Si, une fois, j'ai failli tout abandonner, lorsque j'ai cru me lire dans cette phrase de L'Alchimiste, la guimauve de Paulo Coelho : « Une œuvre n'est achevée que lorsque l'objectif est atteint ». Je ne pouvais, sauf à me décrédibiliser, la mettre en exergue de la Marche d'approche, et ne pouvais non plus taire, sans trahir mon honnêteté artistique, que le projet est inféosé à la philosophie coelhoïque. Démoralisé, je suis reparti de l'avant après avoir compris que je pouvais en faire état ici, tout simplement.

Vous ne surjouez pas ?

Non. Je survis.

Vous ne regrettez rien ?

Si. D'être imparfaitement punk, arbitraire, baroque, rêveur, étrusque, polyphonique, corsaire, misanthrope.

Vous êtes opiniâtrement optimiste. Parce que Venise appartient à ceux qui démarrent tôt ?

− Exactement... J'ai pour moi d'être anosognosique******... Le projet est voué au succès parce que je m'y dévoue corps, fric et âme, comme un malade... et parce qu'il y a quelque chose d'inassouvi au royaume contemporain de l'art. Une tache aveugle en forme de brèche qui ne décolère pas et où il fait bon s'engouffrer espièglement. Un formalisme caricatural qui n'attend qu'à être dévoyé, réjoui, chatouillé. Il faut le rappeler, l’art contemporain n’est toujours pas libre de droit, reste encore aujourd’hui une chasse gardée par des molosses endimanchés, une propriété privée d’accès aisé et transparent, un ordre indexé sur un enchâssement tacite de filtres plus aléatoires qu’artistiques, moins rationnels qu’épidermiques, aussi superficiellement théoriques que viscéralement spéculatifs, une économie sous-utilisée et pourtant géniale, un machin constipé en mal d’antidote. Mais je me répète.

Par certains aspects, votre expédition semble tenir alternativement de la croisade et du chemin de croix. Est-ce délibéré ?

− Je ne tomberai pas dans le piège de la question, d'autant plus grossier que je ne m'embarrasse pas de gants pour casser du croyant. Mais tant qu'à filer la métaphore religieuse, je dirais que D'URSEL IN VENICE 2015 veut répandre une bonne nouvelle : l'art contemporain non glaçant peut encore décoiffer, c'est-à-dire ne pas indéfiniment se décliner.

Vous vous échinez à être sélectionné, à tel point qu’on se demande quel tremplin constituera votre (im)probable sélection vers quelque fin autre et inavouée.

− Ma sélection pour le IN de la Biennale de 2015 facilitera mon projet pour le OFF de 2017 : aider une classe d'une « école-poubelle » de Bruxelles à présenter sa candidature. Il s'agira de faire de l'art, pas du social. Mais à chaque jour suffit son plaisir... Bravo l’artiste ! Bien mérité ! Bien fait pour toi ! Je n’ambitionne aucune autre exclamation dans un premier temps. Il n’y a pas d’agenda caché. Tout « ce qui doit être fait » (en latin : agenda) pour être sélectionné le sera. Et rien d’autre. La fin n'est pas une feinte. Tout ça pour ça : ne pas faire mentir son prénom.******* Mieux : figurer dans une Contre-chronique de l'art (belge), un Atlas de l'obstination, un Abrégé d'histoire de l'inconscience volontaire ou un Précis d'art neurorégénératif. Je ne veux faire ni date ni école ni système ni défaut, seulement la part belle au jamais-vu. Et salle comble aussi, j'espère...

Qu'est-ce qui n'aura jamais été vu ?

− Après « l'art pour l'art » et à côté de « l'art pour foire d'art », de « l'art pour collectionneur » et de « l'art pour musée d'art », je jette les bases de « l'art pour être sélectionné ». Principe : la production d’œuvres propitiatoires (tendant à se rendre propice le comité de sélection) doit naviguer entre deux écueils, la prostitution et la flagornerie. Ainsi, le plus sûr moyen de bien disposer les membres du comité à son endroit est-il de mettre soigneusement leur existence entre parenthèses. L’indéniable dimension sacrificielle de D’URSEL IN VENICE 2015 ne serait pas, sans cela, totalement jouissive.  « L’art pour être sélectionné » s’ingénie abstraitement à conjurer le mauvais sort, fait barrage à la fatalité, s’épuise à venir à bout de la possibilité d’une non-sélection. Et qu’une œuvre aboutie y contribue davantage qu’une œuvre inachevée est la conviction toute superstitieuse des praticiens acharnés de « l’art pour être sélectionné ». Chaque œuvre doit opérer comme un charme prophétique.

Vous ne craignez pas d'agacer à la longue ?

− Moins contraire mais plus contrariant que l'autodidacte impénitent : l'outsider qui, au lieu de condescendre à montrer patte blanche, choisit d'en jeter plein la vue. Il est donc probable que les coudes se serreront à l'intérieur du sérail contemporain à mesure que le projet gagnera en force. Les réflexes corporatistes n'épargnent aucune confrérie. Et si la plupart font le dos rond en attendant, narquois, la fin de la tornade, d'aucuns passent à l'offensive, laquelle n'offense guère : elle sanctionne plutôt le bon avancement des travaux et échoue à me raisonner.

Pourquoi tant de hargne, selon vous ?

− Aux yeux des aveugles qui regardent mon rire quand je leur montre ma candidature, je suis coupable d’art-jacking, d’escroquerie contemporaine, de mystification artistique, de filouterie urticante. Aveugles qui voient dans l’introduction du buzz dans l’art contemporain l’allégorie de tout le projet. Pauvres d’eux ! À leur décharge, il n’est pas de projet plus offensif que DIV 2015. Qu’il soit perçu de surcroît par certains comme offensant tient du malencontreux dégât collatéral. Je veux frapper juste, pas forcément chirurgicalement.

Des napalms de courriels s’abattent par intervalles sur la Toile pour prouver la progression du chantier. Le devoir de communication autorise-t-il semblable gesticulation exhibitionniste ?

− Depuis les dégagistes, le vide, qui ne l’est jamais parfaitement, n’effraie pas. Celui dans lequel tombe la quasi totalité de ces messages non sollicités non plus.

 « J'exaspère, donc j'existe » ?

− Je ris aussi, j'abuse, j'infiltre, j'écris, j'empiète, j'encombre, j'invente, j'usurpe, j'indispose, j'élucubre, je carbure, je pollue, je déboule, je batifole, j'outrepasse, je persiste, je vampirise, je galvanise, je m'aventure, je m'amuse, je m'ingénie, je m'éclate, je me ruine, etc. : on a l'embarras du choix ! C'est ça : j'embarrasse... Et le plus sûr moyen de se débarrasser de moi est de me sélectionner !

Pourquoi Venise, quand il y a Kassel, São Paulo, Bâle, Lyon, Shanghai ou Dakar  ?

− Pourquoi Birgit, quand il y a Maggy, Noémie, Safiatou, Aicha, Rose ou Katarina ?

La présente FAQ, qui complète La philosophie du projet et La marche d’approche, sans oublier Le projet curatorial de Xavier Löwenthal, tient-elle de la précaution oratoire, de la disculpation préventive, du dédouanement conjuratoire ? Quel poisson s’est noyé dans tous ces mots ? S’ingénient-ils à faire amende déshonorable ? L’art n’est-il pas pris en otage ?

On a tout dit de la sophistique envahissante, obligatoire et, parfois, hallucinée (jusqu'à la saturation), qui précède, accompagne et consacre comme œuvre d’art plastique contemporain ce dont il s’y agit. Un même discours − ou est-ce une machinerie communicationelle ? − aménage l’œuvre et l’estampille « art contemporain ». Ce dédoublement de la personnalité de l’œuvre (plastique et verbale) est la marque insigne de sa contemporanéité. On n’en a pas toujours tiré la conclusion : du littéraire a fait son nid dans les arts plastiques. Les modernes n’y voient que parasitage ou copulation contre-nature. Les postmodernes, une heureuse autogreffe. Un principe, ici, préside de surcroît à l'exercice : ne se dérober à rien et ne rien éluder. Assurer sa propre clinique, son équipement conceptuel en somme, son outillage mental, sans complaisance aucune et loin de toute langue de bois. C'est, entre autres, parce que cette littérature analytique, à mi-chemin entre le récit et l'essai, est au cœur théorique et rhétorique du projet que le présent site aura rang d'œuvre dans le pavillon... Il y a aussi que la meilleure manière de tourner la page des questions aussi fastidieuses qu’inévitables est encore de l’écrire soi-même…

Que vous ayez été écrivain dans une autre vie n’explique pas aussi cela ?

Expliquer n’explique rien et surtout pas la vie. J’atteste simplement le plaisir des mots à amplifier, aggraver, exacerber le projet.

Un mot en particulier, bulldozer, revient souvent dans votre bouche, s’agissant du projet DIV 2015. Que vous évoque-t-il ?

Une machine solitaire inébranlable, partout incongrue et encombrante, parfois dévastatrice et excessive, toujours méticuleuse et intelligible, jamais en panne, en rade, en reste. Et dont on ne retrouve pas le mode d’emploi, à commencer par l’interrupteur (sans parler du carburateur). Qui tient du jouet d’enfant sur ressort et du robot à la recherche de son âme factice, imaginaire, interchangeable. Un bulldozer grandeur nature autant que culture. Un modèle pas du tout réduit. Bref, je serais ravi d'avoir donné ses lettres de noblesse à ce mot-là.

À propos, pourquoi faire subitement étalage de votre pedigree ?********

− Chassez vos origines, les autres vous les renvoient tôt ou tard et au grand galop à la figure, fût-ce derrière votre dos, d’un air entendu, voire condescendant, mais toujours un peu stupidement fasciné. C’est consternant et lamentable, mais c’est comme ça. Ce n’est même pas de la lutte des classes (noble lutte s’il en est), seulement du vieux ressentiment de caste. Pour le dire d’un mot, si mon nom ne m’a ouvert aucune porte (c'est encore heureux), il m’en a plutôt fermé quelques-unes, aussi bien dans mes activités artistiques que sociales. Au lieu de m’en plaindre, j’en profite cette fois opportunistement : je dénonce sans rire la discrimination qui frappe de plein fouet les aristocrates artistes, jusqu’à ruiner leur carrière, dès qu’il s’agit de la sélection pour la Biennale de Venise. Puisque l’équité a le vent en poupe, un zeste de discrimination aristo-positive serait bienvenue.

Votre portrait d’artiste robot ?

Je ne me regarde pas mais me vois tel un colosse au pied d'art agile... et omnivore, tapageur, olé olé, généreux, tumultueux, pointilleux, méchant, syncopé, incisif, atypique, exubérant, ardent, triphasé, blacklisté, équivoque, libre, lourd, brut, massif, hardi, lyrique, rageur, frivole, banni, grotesque, fougueux, vaillant, clivant, martial, faillible, incongru, inégal, aberrant, décousu, corrosif, pétillant, excentrique, cérébral, surmené, alarmiste, écarté, intrusif, confondant, désinvolte, atypique, prolifique, inégal, dénigré, malencontreux, phénoménal, désemparant, impavide, impayable, instinctif, inlassable, intransigeant, exubérant, facétieux, habité, rescapé, épuisant, belliqueux, séminal, désolant, atterré, ravageur, dissipé, excentré, saugrenu, débridé, verbeux, rigoureux, implacable, ricaneur, rigolo… mais pas ridicule, risible ou rigide... ni pusillanime d’ailleurs, ni édulcoré, discret, rusé, lifté, dual, captif, confidentiel, compromis, entravé, empressé, virtuose, maniéré, adulé, patelin, dogmatique, souffreteux, ténébreux, dévasté, indigent, introspectif, gentil, gracile, chaste, sage, grave, docte, docile, frileux, fumeux, austère, lugubre, classable, commode, gérable, étanche, précieux, averti, névrosé, ripoliné, apprêté, émacié, vitrifié, obligeant, engageant, entravé, complaisant, élégant, prévenant, asservi, repenti, doloriste, byzantin, idyllique, lunatique, suiviste, torturé, besogneux, doloriste, conciliant, marchandé, calfeutré, renfrogné, parcimonieux, énamouré, calculateur, satisfaisant, assermenté, cérémoniel, dubitatif, cadastré, épuré, hiératique, dix-huitièmiste, procédurier, laconique, canonique, complaisant, vaporeux, ravagé, taciturne… ni livré à soi-même ni délivré de tout...

Le mot de la fin ?

Ne dites pas à ma mère que je postule pour Venise. Elle croit que je suis hypercondriaque.

Le mot de l'autre fin. Quid si, avant l’inauguration de la Biennale de Venise de 2015, vous passez sous un tram, écopez d’une balle perdue ou vous jetez à bicyclette dans le canal ?

La fête continue : je m’engage par la présente à « donner mon corps à l’art ». Il reviendra au commissaire général de l'exposer au centre du pavillon belge, soit plastiné, soit empaillé, soit en décomposition dans un sarcophage de verre. Sans jamais outrepasser le budget du projet.


* Cela peut s’énoncer au besoin en jargon plus contemporain : C’est le rapport de la production de l’art tant à son existence médiatique obligée (auto-orchestrée dans le cas d’espèce) qu’à sa réception officielle (jusqu’à la « consécration suprême » dont le nom Venise fonctionne encore comme allégorie efficace) qui sera tangentiellement interrogé dans l’exposition How I got to Venice, à la faveur d’un dispositif d’accumulation et de déclinaison d’une persévérance remarquable, travail d’une ironie féroce, qui ne va pas sans ébranler à l'usure sa propre finalité (arriver-jusqu’à-Venise) et, en miroir, susciter une manière de vertige obsessionnel en forme de folie performative qui est le cœur du projet de l’art aujourd’hui (être-arrivé-jusqu’à-Venise), et, en sous-main, menacer de partir en vrille suicidaire jusqu’au point de non-retour artistique (ne-pas-arriver-jusqu’à-Venise). L’art contemporain est truffé d’angles morts restés trop longtemps muets.
** Sauf la bien nommée blague.
*** Pour une déconstruction du concept de révolution, voir Le Manifeste du dégagisme du Collectif MANIFESTEMENT.
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Hommageà la préséance chronologique de l'adjectif belgique sur le nom Belgique.
***** Allusion à Y a trop d'artistes !, la première manifestation du Collectif MANIFESTEMENT, fondé et orchestré par Laurent d'Ursel.
****** Inconscient de sa pathologie.
******* Laurent vient de laureatus, « couronné de laurier ».
******** Voir Enfin un aristo à Venise ! et From Art as Aristocratic Toy to d’Ursel in Venice.