Philosophie du projet
La fin des bonnes manières
La politesse, c’est l’indifférence organisée. [...]
On peut gâcher sa vie par politesse.
Paul Valéry
La provocation est une façon
de remettre la réalité sur ses pieds.
Bertolt Brecht
L’art contemporain a atteint aujourd’hui un stade d’indéfinition rare, en réalité inégalé depuis sa naissance dans les années 1950. On peut sans gêne parler d'un maquis théorique, esthétique et conceptuel qui perd, voire égare, jusqu'aux maquisards les plus chevronnés.
Le plus clair symptôme de cet état de fait est, dans le processus d’attribution de l’étiquette « art contemporain », la part grandissante prise par le contenant (l’espace, qu’il soit galerie, foire ou autre) au détriment du contenu (ce qui est donné à voir). À tel point qu’une exposition « spécialement conçue pour le lieu » tient du dernier chic et revient souvent à l’exposition… du lieu lui-même. Et que dire lorsqu'un nouveau centre d'art contemporain ne sert en fait qu'au redéploiement immobilier de tout un quartier ?
Cette indéfinition dispose défavorablement le grand public, qui n’est pas loin de se venger en associant à « l’art contemporain » ce qui était jusqu’il y a peu l’apanage de « la musique contemporaine » : hermétisme, imposture, ennui, obscurantisme, élitisme, ésotérisme. Et la prolifération des grandes biennales d’art contemporain (une cinquantaine à ce jour) participe de la confusion dans la plupart des esprits.
N’en déplaise aux fossoyeurs hâtifs et autres démagogues démocratolâtres, la messe n’est pas dite pour autant. Immunisé contre sa propre désuétude, l’art, surtout dans sa version contemporaine, reste à l’affût de lui-même. De son indéfinition résulte, non la faillite d’un système, mais un gigantesque malentendu : Le Quiproquo de l’art contemporain. L'ennui n'y est pas une fatalité. L'art contemporain resplendit par ailleurs de santé.
Concrètement, l’indéfinition actuelle de l’art contemporain représente plutôt une chance, non de remettre les compteurs à zéro (opération toujours illusoire, souvent vaine, voire pathétique), ni d’en exploser un peu plus les codes (tâche rafraîchissante mais proprement infinie et aujourd'hui contradictoire puisqu’elle se fait dogmatique), mais d’en contrecarrer effrontément les convenances. Emprunter la ligne droite jusqu'à Venise, c'est-à-dire sans y aller par quatre chemins (adoubement, affiliation, agrément et cooptation), telle est l'acrobatie sociologique proposée. L'idée de la candidature pour la Biennale est le commencement de cette œuvre résolument expérimental, laquelle ne peut que s'achever qu'avec sa sélection par le jury. Si le projet est inédit, il n'est pas révolutionnaire, puisqu'il reprend l’antienne duchampienne : c’est le regard (du jury en l’occurrence, après celui du spectateur, du galeriste, du collectionneur et de l'historien) qui fait l’œuvre. D’où la performance Oui, d’Ursel est un vrai artiste (contemporain) (V), qui − pas de panique − procède plus du clin d’œil enjoué que de quelque duchampisme incantatoire. L'alignement, on l'aura compris, n'est pas le fort de Laurent d'Ursel **.
Une candidature contre nature est-elle fatalement contre culture ? Des courbatures physiques peuvent-elles équivaloir à des courbettes mondaines ? Le milieu de l'art contemporain se conçoit-il à l'écart de tout protocole, rituel, réseau ? Jusqu'où l'intrusion est-elle tolérée ? Quelle déstabilisation l'establishment parvient-il à cautionner ? Le verbe dissoner est-il accrédité ? Y a-t-il une limite assignée d'avance à l'hérésie ? L'enjambement des genres préconisé par la religion contemporaine du décloisonnement* peut-il aller jusqu'au grand écart ? Une entorse au règlement interne de l'art contemporain le discréditerait-elle ? Spéculatif en est-il forcément le fin mot (à double entente) ? La ségrégation (ou « séparation du troupeau ») ne présuppose-t-elle pas une agrégation originelle ? Le sectarisme n'engendre-t-il pas sa propre porosité ? La plasticité des arts plastiques ne serait-elle pas forcément infinie ? Jusqu'à quel point l'art contemporain peut-il se flatter de se laisser parasiter (c'est-à-dire « divertir ») ? Le temps est-il aux importuns ? Un autre art contemporain, singulièrement vivant, incarné, indélicat et décomplexé, est-il possible ?
C’est entre ces points d'interrogation que prend sens, corps et vie l’énorme projet « D’URSEL IN VENICE 2015 ». Une revisitation du combat de David contre Goliath ? Plutôt l'invention du combat de Goliath contre David ! Car si l’atmosphère souvent feutrée et compassée de l’art contemporain rappelle le magasin de porcelaine, ce projet semble « sorti de la tête héroïque d’un éléphant mal dégrossi et sans permis au volant d’un bulldozer imaginaire... à moins que cela ne fût de la tête malicieuse de la tortue de la fable, qui se souvient qu'il faut partir à point... 4 ans à l'avance dans le cas d'espèce ! » (X. Löwenthal) ***.
Zéro talent, total confiance
Ce matin, je suis encore allé voir une exposition des Français célèbres Bonnard,
Picasso, Matisse, etc.,
et j’ai constaté avec satisfaction que je fais tout ça mieux.
Max Beckmann
Toute grandeur est dans l'assaut.
Martin Heidegger
Au lieu d’attendre son heure, on peut dérégler les horloges. Où le génie fait défaut, il reste l’énergie d’élever la pugnacité au rang des beaux-arts. Quand la chance ne sourit pas, on se rappelle qu'elle est chatouilleuse. On peut sortir de ses gonds la porte à laquelle le destin ne risque pas de frapper. D'autant que le sort est connu pour son ironie. Si l'on n’a pas le profil, il convient d'attaquer de face. À celui qui n'a pas la manière, il peut suffire d'avoir l'art. Faute de répondre à une demande (au mieux erratique), on inflige son offre (au pire pléthorique). Pour peu que l'on soit d’un naturel optimiste, on se convainc sans peine d’être étymologiquement le meilleur (en latin optimus) candidat.
L’affaire est d’ailleurs entendue : l’art et la modestie ne font guère bon ménage. La modestie est érigée en vertu pour excuser la paresse, auréoler une productivité essoufflée, voire justifier l'oisiveté. Pire, la modestie est avant tout perte de temps là où le temps presse, approche et va bientôt présider à une fatale (de fatum, « destin ») coïncidence : en 2015, quand sonnera l’heure de la 56e Biennale de Venise, Laurent d’Ursel aura 56 ans.
Passe encore l’immodestie décomplexée. Mais n’y a-t-il pas crime d’insolence ? Ou délit de non-initié ? Peut-être.
En tout état de cause, son indéniable condition d’alien sans-gêne dans l’art contemporain a l’avantage de mettre Laurent d’Ursel en quelque sorte hors compétition. Mais d'être inqualifiable ne le disqualifie pas, au contraire. Simplement, il ne participe pas vraiment : il fonce. Il ne se presse pas au portillon : il le défonce. Il ne frappe pas à la porte : il démonte la fenêtre. Et sort l’artillerie lourde. Et le grand jeu. Et toute la gomme. Rien ne sert de mégoter, assure-t-il, il suffit de ne pas être fumeux ! Plus sérieusement, poursuit-il, rien ne sert de concourir, il suffit d’infléchir avantageusement les règles… et d’étiqueter illico « art contemporain » cet infléchissement, bien sûr. L’art contemporain est aussi l’art des pirouettes astucieuses et des tactiques inédites qui démultiplient les libertés de manœuvre, de jouissance et de création. Et l’art contemporain − ce n’est pas la moindre de ses qualités − n’est jamais aussi bien servi que par lui-même, surtout lorsque, consciencieusement et sans fausse honte, il se moque de lui-même en se mordant la queue jusqu’à ce que la sensation fasse autorité. Jusqu’à ce que la parodie se fasse mordante. Tant il est vrai qu'être artiste revient à trouver une manière singulière mais décisive d'être anachronique.
En l’occurrence : faire d’un rêve (être sélectionné) l’objet même de l’œuvre. En d'autres termes : faire de la lettre de sélection officielle l’œuvre même (au masculin) en instrumentalisant les œuvres (au féminin) réalisées à cette fin. Toutes ces œuvres sont comme le chevalet, les pinceaux et les tubes de peinture nécessaires à l'avènement du tableau-sélection. C'en est fini de l'art pour l'art soi-disant désintéressé. Ici commence l'art pour être sélectionné, confirmé, célébré. Le projet « D’URSEL IN VENICE 2015 » creuse sous un sentiment superficiel (la gloriole) jusqu’à son potentiel artistique. Il explore, en l’inventant au fur et à mesure, l’archéologie d’une ambition aussi partagée qu’inavouable et jamais thématisée en tant que telle. Il organise si consciencieusement sa consécration ex nihilo qu’elle peut ne pas se retourner contre elle-même.
Adrénaline, délire et endurance, tout est calibré. Même le temps qui toujours prend de court et de vitesse, surtout. L’art contemporain comme tour de force, course de fond, engin d’assaut, équation balistique : l’art de l’angle d’attaque. « L'art comme prophétie autoréalisatrice : Laurent d’Ursel ne présume pas de sa sélection mais l’anticipe activement. » (X. Löwenthal).
« D’URSEL IN VENICE 2015 » est un coup de poker aussi pertinent qu'impertinent. Et qui trouve en lui-même sa finalité et les moyens formidables déployés pour étendre son rayon d’action et sa capacité moins de nuisance que de saturation. D’autant que l’élan est à la hauteur de l’objectif : le projet est né en 2010 et n’a pas molli depuis. « D’URSEL IN VENICE 2015 » est un long fil tendu par une bête de travail sans légitimité statutaire au-dessus d’un gouffre sans fond en forme d’immense éclat de rire roboratif.
Pour plus de précisions, voir la FAQ.
Réenchanter pour réenchanter
Contre l’art des œuvres d’art, un art supérieur : l’art de l’invention des fêtes.
Friedrich Nietzsche
Je veux que les gens qui n’ont pas à comprendre l’art comprennent ce que je fais.
Ai Weiwei
Oui, on peut désimbriquer excessif esprit de sérieux et professionnalisme irréprochable. Qui plus est : seul un professionnalisme irréprochable peut venir à bout des ravages de l’esprit de sérieux.
Cela ne suffit cependant pas.
Pour contribuer significativement au réenchantement de l’art contemporain, il faut donner au public les tenants et aboutissants de l’aventure : le détail des coûts et le sens de l’œuvre.
Une fois n’est pas coutume, la plus minutieuse transparence financière sera donc de rigueur d’un bout à l’autre. L’impudeur s’impose d’autant plus que, en cas de succès, c’est l’argent du contribuable qui servira pour partie à récupérer les sommes avancées sur fonds propres pour permettre la réalisation d’œuvres en vue de la sélection. Plus fondamentalement, exposer dans quelle exacte mesure l’argent est − et n’est pas − déterminant, permet de déminer un terrain inutilement mouvant.
Le nerf de la guerre une fois dénudé, il reste à permettre au public de saisir à pleines mains la chair même du projet. Car ouvrir grand les portes de l’art contemporain tout en en dissimulant les clés tient de la fumisterie. Et confisquer ces clés dans un métadiscours pompeusement abscons et crypté, c’est doubler le sentiment d’expropriation initiale d’une impression (souvent infondée, toujours aliénante) d’inaptitude intellectuelle, d’incompétence culturelle et / ou de bêtise irrémédiable.
Rien de tel ici : le projet « D’URSEL IN VENICE 2015 » est limpide.
Son seul intitulé dessine le fil rouge de tout ce qui se donnera à voir dans le pavillon belge, à savoir tout ce que Laurent d’Ursel aura réalisé en vue d’être sélectionné et tout ce qu’il aura annoncé qu’il réaliserait en cas de sélection et qu’il aura effectivement réalisé grâce à la sélection. Ni plus, ni moins. Initié d’entrée de jeu, le visiteur ne se perdra pas une seconde en vaines conjectures sur ce qu’il devrait « comprendre » (et admirer, le cas échéant). Il aura tout le loisir d’évaluer, en parfaite connaissance de cause, l’excellence, la médiocrité ou la nullité des moyens déployés en vue de la fin annoncée. Mieux : il ne pourra renoncer au plaisir d’imaginer ce qu’il aurait, lui, mis en œuvre pour aboutir au même résultat. Et il faut parler à l'imagination (une langue intelligible). Pédagogique, l’exposition sera par là inévitablement participative (même si elle raillera méchamment la religion de la participation : voir Karaoké, Shake your head and clap your hands & Video game) et démocratique (même si le vide règne à l'intersection de l'art et de la démocratie). Qu'il applaudisse ou non, le visiteur ne déchantera pas et un sourire de connivence se lira sur ses lèvres.
Conclusion provisoire
Ce sont les Grecs qui nous ont légué le plus beau mot de notre
langue : le mot enthousiasme − du grec "en théo", un dieu intérieur.
Louis Pasteur
Il ne faut pas se soucier outre mesure du jugement d'autrui.
Ernest Solvay
Où en est l’art contemporain ? Chaque jour un peu plus nulle part. Donc aussi là. Autrement dit : l’art contemporain trouve ici matière à alimenter son utopie. À satiété. Et c’est oxygénant.
* Religion dénoncée par le même Laurent d'Ursel dès 2008 : Vive les valeureux pourfendeurs du transversalisme obligé, fallacieux, jésuite, gluant, consensuel, mou, féminin et bien-pensant ! ou Contre la religion de la religion
** Voir sa performance sur 18 techniques de non-alignement éprouvées.
*** Pour rappel, énorme vient de e-normis, « qui sort de la règle », et bulldozer n’a aucune parenté étymologique avec dosé (ni d’ailleurs avec mesuré, tempéré, raisonnable, équilibré, circonspect ou modéré).