Invitation des Pussy Riot : exercice d'anti-bigoterie

[…] et la Rosita si mignonne et avec un cul de jument
et des nichons comme fromages de Hollande et si
gracieuse ne fit que secouer la breloque du petit […]

Pablo Picasso

Le corps est un lieu de sacrifices et de légendes. Je crée des situations sans intermédiaire
entre l'artiste et le public. La performance n'est pas une disparition, mais au contraire une
présence au monde. C'est une façon de renouer avec des cultes primitifs et des rituels.

Marina Abramovic

On ne présente pas les trois plus célèbres punkettes anti-Poutine en cagoules et collants flashy et membres des Pussy Riot, Nadejda Tolokonnikova, Maria Alekhina et Ekatarina Samoutsevitch, dont la condamnation le 17 août 2012 à deux ans d'emprisonnement pour ''houliganisme et incitation à la haine religieuse'', suite à leur coup d’éclat le 21 février 2012 en la cathédrale orthodoxe du Christ-Sauveur de Moscou au milieu de la place Rouge, a soulevé une campagne d’indignation planétaire, au motif qu’elles n’auraient usé que de leur légitime droit à la liberté d’expression en entonnant dans la cathédrale leur chanson militante intitulée Vierge Marie, chasse Poutine !*
On ne présente surtout pas Nadejda Tolokonnikova, la plus jeune et la plus belle, qui passe pour la tête pensante
du groupe et dont le monde entier est un peu amoureux, ne serait-ce que pour l'extrême sensualité de ses lèvres.
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Loin de nous d'insinuer que son charme a plus joué que sa cause, ou que l'engouement dont jouissent les Pussy Riot eût été moindre s'il ne s'était agi de trois femmes, jeunes de surcroît. Encore plus loin de nous l'idée de réduire leur mérite : le vent de fraîcheur que les Pussy Riot, ainsi que Voïna et les Femen ou autres organisateurs de manifestations de jouets, ont soufflé à la face des activistes de la vieille Europe occidentale a ouvert les yeux de ces derniers sur l'archaïsme sclérosé de la plupart de leur pratique, au point de crisper les féministes rétrogrades et rétives à « faire de la politique sous forme d'art » (Nadejda Tolokonnikova). Pour le dire d'un mot, en remplaçant la beauté par le courage comme principe esthétique directeur, ces artistes ouvrent la voie à une nouvelle ère.
Le problème, jamais soulevé, est ailleurs.
Qu'elles aient la foi pourrait n'être que navrant mais anecdotique. Qu'elles marient politique et mystique, en revanche, doit inquiéter : Pussy Riot, Pussy Bigotes ?
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Ce n'est pas un hasard, en effet, si le pape Benoît XVI est le seul dirigreant
non russe à avoir exprimé sa solidarité avec l’Église orthodoxe de Russie.
Ni si toutes sortes de plaisantins n'ont pu résister à la tentation de canoniser ces nouvelles icônes :
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Il suffit en effet de les écouter parler. Ou de ne pas se boucher les oreilles.
« Avec notre prière punk, disent-elles, nous avons voulu dénoncer l’hypocrisie de l’Église et sa collusion avec le pouvoir. » Elles s'offusquent que Poutine remplisse « les poches de ses proches, dont celles de Sa Sainteté (sic) Kirill [patriarche de l’Église orthodoxe de Russie]. » Plus grave, dans sa plaidoirie au tribunal, Nadejda Tolokonnikova stigmatise
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« les dirigeants de l'État qui vont à l'église et arborent une expression comme il faut mais [qui] font des mensonges et [qui] pèchent davantage que nous ne péchons. » Et de poursuivre : « Nous ne sommes pas d'accord avec le patriarche Kirill quand il dit que les orthodoxes ne vont pas aux meetings. [...] Il y a beaucoup de croyants orthodoxes qui nous soutiennent aujourd'hui. [...] Devant le bâtiment de ce tribunal, il y a des gens qui prient pour nous. [...] On nous a montré les fascicules qui circulent et que les croyants distribuent et qui contiennent une prière pour celles qui sont en détention. [...] Il y a de plus en plus de croyants orthodoxes qui se rangent du côté des Pussy Riot. [...] Le système a peur de la vérité que nous portons. [...] Dans la Bible, l'Ancien Testament, on dit que les voix de la vérité triomphent toujours sur les voix du mensonge et de la perfidie. [...] Le christianisme, tel que je l'ai compris en étudiant l'Ancien Testament et les particularités du Nouveau Testament, le christianisme soutient la recherche de la vérité. [...] Ce n'est pas pour rien que le Christ a été du côté des pécheresses. Il a dit : "J'aide ceux qui font des faux pas, je leur pardonne". Eh bien, je n'arrive pas à le voir lors de ce procès qui voudrait se placer sous la bannière du christianisme. Je pense que ceux qui participent à ce procès bafouent les principes du christianisme. [...] Je pense qu'il y a des forces supérieures qui dirigent les avocats de la partie adverse parce qu'ils n'arrêtent pas de faire des lapsus, ils nous appellent "des victimes" ! [...] Moi, je n'utiliserais pas d'étiquettes. [...] Nous devrions éviter [...] d'accrocher des étiquettes les uns sur les autres. C'est la dernière chose à faire, et le Christ l'a condamné. [...] On a envie de pleurer quand on voit que le système judiciaire de la Fédération de Russie, de notre pays, de notre patrie, utilise les moyens de l'Inquisition. [...] Socrate a été accusé de détournement de la jeunesse par ses causeries philosophiques et la méconnaissance des dieux athéniens. Socrate n'était pas du tout athée, il ne luttait pas contre les dieux, il l'a dit à plusieurs reprises, mais cela n'avait aucune importance parce que l'élite de la Cité n'appréciait pas sa liberté de pensée. [...] Souvenons-vous de ce qu'ont été les circonstances de la mort du disciple des apôtres, saint Stéphane. [...] Souvenez-vous comment on a traité le Christ à l'époque : on a dit qu'il était possédé, possédé par le Diable. Je pense que si les dirigeants, les rois et les premiers ministres, si le peuple et les juges comprenaient bien les paroles du Christ, qui a dit : "Je prêche la miséricorde et non pas les sacrifices", eh bien ils agiraient autrement. [...] Nous respectons la religion en général et la religion orthodoxe en particulier. C'est pour cela que nous faisons ce que nous faisons. [...] »
La messe est dite.
Mais Maria Alekhina la poursuit, et ce passage de son intervention au tribunal n'a pas été retenu, comme par hasard, dans la
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retranscription caviardée qu'en propose Les Inrockuptibles du 22 août 2012 (p.12-13) :
« [à propos du régime de répression et de peur régnant dans les institutions psychiatriques russes en particulier et dans la société russe en général] Ce système supprime toutes sortes de libertés, notamment la liberté religieuse, de conscience religieuse. Et le résultat est une sorte de résignation ontologique de l'homme dans la société. La résignation existe dans la culture chrétienne, mais les notions sont substituées. La notion de résignation qui est une notion très importante pour le socialisme [sic] est perçue non pas comme une voie de perfectionnement de l'homme, de sa libération à la longue, mais elle est perçue, cette résignation, comme un appel à la soumission. Pour citer [nom inaudible], cette psychologie de la soumission, c'est la transformation de l'homme en esclave de Dieu et non pas en enfant de Dieu. Et les gens ne pensent plus à leur liberté intérieure. [...] »
Les Inrockuptibles expurge de même ces mots de Maria Alekhina :
« Nous, dans notre action, dans nos textes, nous ne procédons pas à l'action directe mais nous utilisons la forme de l'action directe. Notre motivation est la même que ceux qui ont recours à l'action directe. D'ailleurs, les Évangiles jettent déjà les bases de cette action directe. On dit dans l'Évangile : "Celui qui demande recevra, celui qui cherche trouvera, celui qui frappe à la porte verra la porte s'ouvrir". Nous espérons que les portes s'ouvriront. »
Et ces mots-là également :
« Je pense que nous sommes accusées par des gens qui ont perdu mémoire, souvenez-vous, des gens dans le temps qui ont dit : "Il est possédé par le Démon." Ce sont les Juifs qui ont dit ça au Christ, qui ont voulu le lapider pour blasphème. C'est dans l'Évangile selon saint Jean qu'on trouve cette citation. D'ailleurs, c'est curieux que l'Église orthodoxe russe utilise ce verset de l'Évangile en l'appliquant à notre cas. Et l'Église orthodoxe russe fait référence à l'Évangile comme à une vérité religieuse statique. On ne voit plus dans l'Évangile la révélation qu'elle était censée être. On considère l'Évangile comme une sorte de pièce monolithique, qu'on peut instrumentaliser. On peut utiliser les citations des Évangiles pour n'importe quel but. D'ailleurs, l'Église orthodoxe russe n'a même pas pris la peine d'analyser dans quel contexte a été utilisé le mot de blasphème, le mot a été appliqué à Jésus. Je pense que la vérité religieuse ne doit pas être statique mais mobile. Je crois qu'il faut comprendre les lois du développement de l'esprit. [...] La vérité religieuse est un processus et non pas le résultat d'un processus. Et tout ceci, tout ce dont je viens de parler est en train d'être pensé par les artistes, y compris par les artistes contemporains. »
On comprend mieux comment elle arrive ensuite à tenir ces propos hallucinants : « Nos excuses sont sincères. »
Et l'on ne s'étonne plus du texte qu'on pouvait lire sur la pancarte que l'artiste Pyotr Pavlenski − qui s'est
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cousu la bouche le 23 juillet 2012 en solidarité avec les Pussy Riot − a arboré devant la Cathédrale
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Notre-Dame de Kazan : "La prestation des Pussy Riot était une reprise de la célèbre action du Christ (Mat. 21 : 12-13)", passage du Nouveau Testament qui narre l'expulsion des marchands du temple.
Et comme si sa croisade christique n'était pas assez limpide, il se crucifie les bourses le 10 novembre 2013 pour dénoncer « l’apathie, de l’indifférence politique et du fatalisme de la société russe moderne ».
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Et l'on apprécie plus justement l'allusion mariale dans ce montage qui a circulé sur la Toile après la chute de la métérorite de Tcheliabinsk le 15 février 2013 :
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[Nadejda Tolokonnikova pense : « La Sainte Vierge a manqué son coup », et la légende dit : « Prière interrompue. Résultat non concluant. »]

Bref, la prière punk d'art contemporain des Pussy Riot était aussi une prière stricto sensu. Et sans doute n'apprécièrent-elles guère à sa juste valeur sacrilège la découpe à la tronçonneuse, le jour de leur jugement, d'une gigantesque croix sur la place de Kiev du fait de Inna Shevchenko... Encore que : la tapageuse Femen ukrainienne aux seins nus (qui sévit depuis en France) avait pris soin de s'agenouiller et de se signer avant de commettre son forfait...

− Quel rapport avec le projet « D'URSEL IN VENICE 2015 » ?
− Aucun.
− Pourquoi alors proposer aux trois Pussy Riot d'en être les artistes invitées ?
− Pour convenir ensemble d'une confrontation en forme de performance en face du pavillon belge sur le thème « Art, politique, religion, pornographie : chercher l'intrus ».
− Je répète : quel rapport avec le projet « D'URSEL IN VENICE 2015 » ?
− Je répète : aucun.

* Vierge Marie, Mère de Dieu, chasse Poutine
Chasse Poutine, chasse Poutine
Soutane noire, épaulettes d'or
Tous les paroissiens rampent pour s'incliner
Le fantôme de la liberté est au ciel
La gay-pride est envoyée en Sibérie enchaînée
Le chef du KGB, leur saint patron,
Conduit des protestataires en prison sous escorte
Pour ne pas offenser Sa Sainteté
Les femmes doivent enfanter et aimer
Merde, merde, merde du Seigneur !
Merde, merde, merde du Seigneur !
Vierge Marie, Mère de Dieu, deviens féministe
Deviens féministe, deviens féministe