Projet curatorial

J'espère bien sûr que cela va être grandiose !
Harald Szeemann

Je ne crois pas à un monde sans frontières. Les frontières nous
servent comme une boussole. Mais je ne crois pas au rehaussement
des clôtures pour tenir quelque chose en dehors du territoire.
La frontière entre l’imagination et la réalité est quelque chose
de très nécessaire pour la production et la présentation de l’art.

Okwui Enwezor

« Curateur de l’exposition belgo-francophone Wallonie-Bruxelles de la Biennale de Venise » n’est pas un titre enviable. Le public, constitué d’artistes, de critiques, de galeristes et de collectionneurs, n’est pas prêt à recevoir un œuvre ostentatoirement tourné vers un hors-champ théorique et esthétique, ne s’adressant pas prioritairement à lui. Les développements de la sociologie de l’art et les théories de la réception imposent désormais qu’on accorde une importance prépondérante au contexte, celui de l’engendrement et celui de la spectation, au détriment souvent de l’œuvre même, voire au mépris de l’artiste, davantage produit d’un environnement plus ou moins salutaire que doué d’un génie propre. C’est dire l’importance que revêt désormais la fonction de curateur, seul à même de dévoiler ou d’orienter les significations et le sens.

Pour une génération, le mot curateur est arrivé dans les consciences et le vocabulaire en 1997, alentour de Clabecq, petit village de Wallonie en pleine débandade industrielle. La personne commise par la loi pour administrer les biens et protéger les intérêts d'une autre personne évoque irrésistiblement les deux yeux cocardés de maître Zenner, chargé de liquider la faillite dans l’intérêt des créanciers prioritaires ou, comme l’on dit familièrement, de « sauver les meubles » à défaut de pouvoir sauver une face déjà bien cabossée par les soins d’un syndicaliste chatouilleux comme tous les comédiens en herbe. Auparavant, le curateur (du latin curare, « soigner ») désignait la personne qui prend en charge l’assistance d’un mineur émancipé, ou celle d’un aliéné. La fonction du guérisseur tutélaire, quand les jeux sont faits et que la guérison n’est plus possible, se nommait curatelle. Les malades inguérissables mais qu’il faut bien soigner, sont pris en charge par un curateur. On pourra s’étonner de l’émergence de cette figure dans le champ artistique, mais sans doute faut-il y voir la marque de sa maturité, au-delà du postmodernisme.

Le curateur devra donc se rendre au chevet de Laurent d’Ursel, dont la pathologie manifeste est incurable. Seul un curateur peut en effet traiter palliativement les effets secondaires potentiellement dévastateurs sur les résistances du système immunitaire, forcément conservateur, du grand public. Car la pathologie, très contagieuse, peut déclencher chez le sujet non préparé des allergies violentes et morbides. Remédier à l’incurie artistique de Laurent d’Ursel est une question de santé esthétique post-nationale. Il s’agit de désintoxiquer sa jouissance créatrice, en vaccinant son entourage contre la férocité de son enthousiasme maladif, ce qui non seulement rendra son mal moins délétère mais le commuera en joie artistico-contemporaine épidémique, transmissible, communicable. Tout cela sera rendu possible par sa participation à la plus populaire des biennales d’art contemporain, où, grâce aux bons soins du curateur, il fera œuvre de salut public. Sans préjuger de sa sélection, on peut sans risque garantir qu’elle ne se résumera pas à un égoïste accélérateur de carrière personnelle mais à une généreuse provocation d’heureux courts-circuits dans la tête des visiteurs du pavillon belge. La barre, en tout cas, est là.

Puisse un spectre (délibérément irresponsable et grotesque) hanter l’art contemporain belge : le spectre du dursellisme !*

Puissions-nous avoir d'Ursel à Venise en 2015 pour ne pas mourir de l'art contemporain !**

 

Xavier Löwenthal

* Cfr l'incipit du Manifeste du parti communiste : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. »
** Cfr Friedrich Nietzsche : « Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité. »